Santé

Trouble cognitif léger chez la personne âgée : ce que c'est, comment on le mesure, et ce que l'on peut faire

Médecin en consultation avec une personne âgée et un proche dans un cabinet médical lumineux, avec du matériel de test de mémoire non lisible sur la table.

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Ni normal, ni malade : le stade que l'on ne sait pas nommer

La plupart des personnes qui viennent en consultation mémoire ne sont ni tout à fait rassurées par « c'est l'âge », ni dans la situation d'une maladie déclarée. Elles décrivent des oublis plus fréquents qu'avant, une difficulté nouvelle à retenir un nom ou une conversation, et leur entourage confirme. Mais elles conduisent, gèrent leurs comptes, cuisinent, voyagent. C'est précisément ce tableau, une plainte cognitive confirmée par les tests, avec une autonomie préservée, que nous appelons trouble cognitif léger. Ce n'est pas un diagnostic de maladie ; c'est une description d'un état, qui appelle trois questions : d'où vient-il, comment va-t-il évoluer, et que peut-on faire.

Les signes qui le distinguent des oublis ordinaires

Le vieillissement normal ralentit la mémoire sans la casser : on met plus de temps à retrouver un mot, il revient ; on oublie où l'on a posé ses lunettes, on les retrouve en cherchant. Le trouble cognitif léger se signale par autre chose :

  • des oublis d'événements récents entiers, un rendez-vous, une visite, une conversation de la veille, que l'indice ne fait pas revenir ;
  • la répétition des mêmes questions ou des mêmes récits à quelques minutes d'intervalle, remarquée par les proches avant la personne ;
  • une difficulté nouvelle à organiser : préparer un repas pour six, remplir la déclaration de revenus, suivre un film à intrigue ;
  • un manque du mot plus fréquent, avec des périphrases ;
  • parfois une hésitation dans des lieux peu familiers, sans désorientation vraie.

Le critère décisif est l'autonomie : tant que la personne accomplit seule les actes de sa vie courante, avec des stratégies de compensation (agenda, listes, post-it), on reste dans le trouble léger. Les signes d'un stade plus avancé sont décrits dans les premiers signes de la maladie d'Alzheimer.

D'abord chercher ce qui se corrige

Un trouble cognitif léger n'est pas toujours le début d'une maladie neurodégénérative. Avant de conclure, nous écartons systématiquement les causes qui se traitent, et elles sont nombreuses chez la personne âgée :

  1. La dépression, qui donne des troubles de l'attention et de la mémoire parfois plus marqués qu'une maladie d'Alzheimer débutante, et qui régresse avec le traitement.
  2. Les médicaments : benzodiazépines et somnifères, anticholinergiques (certains traitements de la vessie, des allergies, du sommeil), antalgiques opioïdes, dont l'effet sur la mémoire est sous-estimé.
  3. Les troubles sensoriels : une surdité non appareillée fait « rater » les informations avant même qu'elles ne soient mémorisées, et se confond avec un trouble de mémoire.
  4. Les apnées du sommeil, fréquentes et méconnues à cet âge.
  5. Une hypothyroïdie, une carence en vitamine B12, une anémie, une insuffisance rénale, détectées par un simple bilan sanguin.
  6. L'alcool, dont une consommation modérée mais quotidienne suffit, à 75 ans, à altérer la mémoire.

Quand l'une de ces causes est corrigée, une partie des troubles disparaît. C'est la première raison de consulter tôt, et elle vaut à elle seule le déplacement.

Le bilan : ce qui se passe en consultation mémoire

Le médecin traitant fait un premier repérage, avec des tests brefs (rappel de mots, dessin de l'horloge, fluence verbale) et un bilan sanguin, puis adresse à une consultation mémoire, hospitalière ou libérale, selon les recommandations nationales (source : HAS, maladie d'Alzheimer et maladies apparentées : diagnostic et prise en charge). Là, en une ou deux séances :

  • un entretien avec la personne et, séparément, avec un proche, pour dater et décrire les difficultés ;
  • un bilan neuropsychologique d'une à deux heures, qui mesure chaque fonction (mémoire épisodique, attention, langage, fonctions exécutives, capacités visuospatiales) et les compare aux normes de l'âge et du niveau d'études ;
  • une imagerie cérébrale, le plus souvent une IRM, pour rechercher une atrophie de certaines régions, des lésions vasculaires ou une autre cause ;
  • dans certains cas, chez des personnes plus jeunes ou lorsque le résultat changerait la conduite, des biomarqueurs dans le liquide céphalorachidien ou par imagerie, qui recherchent les lésions de la maladie d'Alzheimer avant le stade de démence.

Le bilan ne dit pas seulement s'il y a un trouble ; il dit lequel. Un trouble isolé de la mémoire épisodique n'a pas la même signification qu'un trouble de l'attention et des fonctions exécutives, plus souvent lié à une cause vasculaire, dépressive ou médicamenteuse.

Comment cela évolue

Il faut dire les choses telles que nous les savons. Une partie des personnes avec un trouble cognitif léger restent stables pendant des années, ou reviennent à la normale, surtout lorsqu'une cause réversible a été trouvée. Une autre partie évolue vers une maladie neurodégénérative, le plus souvent la maladie d'Alzheimer, à un rythme que les études estiment nettement plus élevé que dans la population générale du même âge, mais qui reste une probabilité, pas une échéance (source : Inserm, dossier maladie d'Alzheimer). Le profil des tests, l'imagerie et les biomarqueurs aident à préciser ce risque pour chaque personne. C'est pourquoi nous proposons un suivi à six ou douze mois : l'évolution sur un an est l'information la plus fiable que nous ayons.

Ce que l'on peut faire, concrètement

Il n'existe pas, en France, de médicament indiqué pour le trouble cognitif léger. Ce que nous proposons est d'une autre nature, et ce n'est pas rien :

  1. Traiter ce qui a été trouvé : la dépression, les apnées, la carence, arrêter le somnifère, appareiller l'audition.
  2. Protéger les vaisseaux : contrôle de la tension, du diabète, du cholestérol, arrêt du tabac ; ce qui est bon pour le cœur l'est pour le cerveau.
  3. Bouger : une activité physique régulière, marche rapide ou équivalent, est la mesure la mieux documentée.
  4. Rester engagé : activités sociales, apprentissage, ateliers de stimulation comme ceux décrits dans atelier mémoire : 25 idées d'exercices, qui existent aussi hors établissement.
  5. Compenser : agenda unique, routines, listes, pilulier, rangement fixe des objets ; ces outils, appris tôt, restent efficaces longtemps.
  6. Anticiper sereinement : désigner une personne de confiance, envisager un mandat de protection future, parler de ses souhaits pendant que tout est possible. Ce n'est pas se résigner, c'est garder la main.

À retenir : trois gestes. Consulter tôt, parce qu'une cause corrigeable est fréquente. Faire un vrai bilan, parce que le profil compte plus que le score. Et agir sur ce qui dépend de soi, parce que cela change la trajectoire. Pour la part de la question qui touche à l'hérédité, l'article consacré aux formes familiales et au gène APOE la traite séparément, et les familles qui s'interrogent sur les autres maladies du grand âge trouveront un panorama dans les signes des maladies neurodégénératives chez le senior.

Paul Dumont