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La culpabilité de « placer » un parent : comprendre d'où elle vient, et avancer quand même

Femme adulte tenant la main de sa mère âgée dans un couloir d’EHPAD, avec une soignante à proximité, ambiance calme et lumineuse.

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Le mot « placer », et pourquoi il fait si mal

On place un objet. On place de l'argent. On ne place pas quelqu'un. Le mot est pourtant celui que tout le monde emploie, y compris les professionnels, y compris les familles qui le détestent, et il dit exactement ce que l'on craint d'avoir fait : avoir déposé une personne quelque part, comme on range ce qu'on ne peut plus garder.

Beaucoup d'aidants s'entendent le prononcer et s'arrêtent net. C'est souvent le premier signe que la culpabilité est là, avant même que la décision soit prise.

Ce texte ne cherche pas à la faire disparaître : une culpabilité qui accompagne une décision difficile n'est pas une maladie, c'est le signe qu'on tient à quelqu'un. Il cherche à en démonter les ressorts, parce qu'une culpabilité qu'on comprend cesse de décider à notre place.

D'où elle vient : trois sources qui se mélangent

La promesse. « Tu ne me mettras jamais dans un de ces endroits. » Beaucoup de familles ont fait cette promesse, parfois vingt ans plus tôt, à un moment où le parent allait bien et où la question était théorique. La promesse a été faite à une personne qui n'avait pas encore les troubles, les chutes ou la nuit blanche à gérer. La tenir à la lettre reviendrait à honorer un engagement pris dans un monde qui n'existe plus.

Le regard des autres. La sœur qui vit loin et qui « ne comprend pas », le voisin qui raconte que sa mère est restée chez elle jusqu'à la fin, la réputation générale des EHPAD dans les médias. Le jugement extérieur est d'autant plus lourd qu'il vient souvent de personnes qui ne portent pas la charge quotidienne.

Le renversement des rôles. Décider pour son père ou sa mère, c'est occuper une place qui n'est pas la nôtre. Même quand la décision est manifestement la bonne, elle laisse un sentiment d'usurpation que rien ne vient effacer.

Ces trois sources ne se traitent pas de la même façon, et c'est pour cela qu'il est utile de savoir laquelle pèse le plus dans son propre cas.

Ce que la culpabilité empêche de voir

Elle a un coût, et il est concret. Une décision repoussée de six mois, ce sont souvent :

  • un aidant épuisé, qui finit par tomber malade avant celui qu'il accompagne ;
  • une entrée en établissement décidée dans l'urgence, après une chute ou une hospitalisation, donc sans choix réel de l'établissement ;
  • un parent qui arrive en EHPAD dans un état plus dégradé, et qui s'adapte moins bien qu'il ne l'aurait fait six mois plus tôt.

La culpabilité pousse à attendre. Or l'attente ne rend pas la décision moins douloureuse : elle la rend seulement plus contrainte. Les familles qui traversent le mieux cette période sont rarement celles qui ont le moins culpabilisé, ce sont celles qui ont décidé avant d'y être forcées.

Les phrases qui reviennent, et ce qu'on peut y répondre

« Je l'abandonne. » Vous ne partez pas. Vous changez de rôle : vous cessez d'être l'aide-soignant de votre parent pour redevenir son fils ou sa fille. Beaucoup d'aidants découvrent qu'ils retrouvent une relation qui avait disparu sous les tâches.

« Il sera mieux chez lui. » Parfois, c'est vrai, et il existe des solutions pour cela : nous les recensons dans Quelles solutions de maintien à domicile existent pour les seniors et Organiser le maintien à domicile d'un parent dépendant. Mais « chez lui » suppose quelqu'un la nuit, une présence en cas de chute, et une vie sociale. Si ces trois conditions ne sont plus réunies, le domicile n'est plus le domicile : c'est un isolement avec des meubles familiers.

« J'avais promis. » Vous aviez promis de bien vous occuper de lui. C'est cette promesse-là qui compte, et elle peut se tenir dans un établissement.

« Il ne me le pardonnera pas. » Peut-être, au début. La colère des premières semaines est fréquente et elle est rarement définitive. Elle dit la perte, pas le verdict.

Décider à plusieurs, pour ne pas décider seul

La culpabilité s'installe surtout quand une seule personne porte la décision. Trois appuis la rendent supportable :

  • Le médecin traitant, qui peut dire ce qui est encore tenable et ce qui ne l'est plus. Un avis médical déplace la question du registre moral au registre factuel.
  • La fratrie, même celle qui vit loin : les mettre devant les faits, chiffres et plannings à l'appui, vaut mieux que d'endosser seul un choix qu'ils critiqueront après coup.
  • Le parent lui-même, chaque fois que c'est possible. Même diminué, il peut souvent participer au choix de l'établissement, visiter, dire ce qui compte pour lui. Une décision à laquelle il a pris part n'est plus tout à fait une décision prise à sa place. Quand il s'y oppose, nous avons consacré un article entier à cette situation : Mon parent refuse d'entrer en maison de retraite.

Les premières semaines, le moment le plus dur

Presque toutes les familles décrivent la même séquence : une à trois semaines difficiles, des appels, parfois des reproches, puis une stabilisation. Ce qui aide pendant cette période :

  • Venir, mais pas tout le temps. Des visites régulières et prévisibles valent mieux qu'une présence permanente qui empêche l'installation.
  • Ne pas promettre le retour. « C'est provisoire » soulage sur le moment et coûte cher ensuite.
  • Parler à l'équipe. Les soignants voient la journée entière ; ils savent souvent que la personne va mieux qu'elle ne le dit au téléphone.
  • Se donner un point d'étape, par exemple à six semaines, pour juger sur la durée plutôt que sur le premier dimanche.

Nous détaillons ce moment dans Accompagner le départ d'un parent en maison de retraite.

Garder sa place, autrement

Ce qui apaise le plus durablement n'est pas un raisonnement, c'est un rôle. Continuer à faire les courses de ce qu'il aime, gérer ses papiers, l'emmener dehors, être celui qui connaît son histoire et la raconte à l'équipe : ce sont des tâches réelles, et elles occupent la place que la culpabilité voudrait remplir.

Quand la culpabilité doit alerter

Elle devient un problème en soi lorsqu'elle s'installe : sommeil durablement perturbé, pleurs quotidiens, incapacité à rendre visite, ou au contraire visites qui envahissent toute la vie. Dans ces cas, elle ne se raisonne plus seule. Le médecin traitant, un psychologue, ou les associations d'aidants sont là pour cela, et y recourir n'est pas un aveu de faiblesse : c'est la suite logique d'un engagement qui dure depuis des années.

Ce qu'il faut retenir

  • La culpabilité n'est pas le signe d'une mauvaise décision, mais d'un attachement.
  • Elle vient le plus souvent d'une promesse ancienne, du regard des autres, ou du renversement des rôles : les identifier permet de leur répondre séparément.
  • Son principal coût est le temps qu'elle fait perdre : la décision repoussée devient une décision subie.
  • Décider à plusieurs et avant l'urgence est ce qui protège le mieux, le parent comme l'aidant.
Paul Dumont