Bien vieillir

Quand l’intelligence artificielle s’invite dans la lutte contre la solitude des personnes âgées

Personne âgée dans le couloir d’un EHPAD utilisant une tablette avec l’aide d’une infirmière, sous une lumière douce.

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La solitude n’est pas une réalité propre au grand âge, mais certaines étapes de la vie peuvent fragiliser les liens sociaux : départ à la retraite, éloignement de la famille, décès du conjoint, diminution de la mobilité ou encore entrée en établissement. Il faut également distinguer la solitude, qui correspond à un ressenti, de l’isolement social, qui désigne un manque objectif de relations et de contacts.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ 11,8 % des personnes âgées ressentent de la solitude et environ une personne âgée sur quatre est concernée par l’isolement social.

Ces chiffres expliquent pourquoi le maintien du lien social occupe une place croissante dans les réflexions autour du bien vieillir. Les solutions traditionnelles restent essentielles : présence des proches, activités collectives, bénévolat, voisinage, accompagnement professionnel ou participation à la vie de l’établissement.

Mais de nouveaux outils numériques apparaissent également. Après les appels vidéo et les réseaux sociaux, les intelligences artificielles conversationnelles ouvrent aujourd’hui une nouvelle piste : celle d’un outil capable d’échanger à tout moment avec son utilisateur.

La solitude des seniors ne se résume pas au nombre de personnes rencontrées

Une personne peut vivre seule tout en entretenant de nombreux contacts, tandis qu’une autre peut être entourée et pourtant ressentir profondément la solitude. L’enjeu dépasse donc la simple fréquence des rencontres. Il concerne aussi leur qualité, la possibilité de parler librement, le sentiment d’être écouté et la continuité des relations.

L’OMS considère les liens sociaux de qualité comme un élément important de la santé physique, de la santé mentale et du bien-être. Elle souligne également que l’isolement social et la solitude peuvent affecter la qualité de vie et la longévité. Dans ses travaux consacrés à la santé mentale des personnes âgées, l’organisation identifie également la solitude et l’isolement social comme des facteurs de risque importants à un âge avancé.

En établissement, la situation peut être paradoxale. La vie collective multiplie les occasions de croiser d’autres personnes : repas, animations, ateliers, sorties ou échanges avec les professionnels. Cela ne signifie cependant pas que chaque résident trouve automatiquement des interlocuteurs correspondant à ses envies, à son rythme ou à ses centres d’intérêt.

Un résident peut par exemple apprécier les activités proposées tout en ressentant le besoin de discuter le soir, au moment où les proches et les professionnels sont moins disponibles. Un autre peut préférer les conversations individuelles aux activités de groupe.

C’est précisément dans ces moments que les technologies conversationnelles commencent à susciter de l’intérêt.

Que peut réellement apporter une IA conversationnelle ?

Les systèmes d’intelligence artificielle conversationnelle sont capables de produire des réponses à partir des messages envoyés par un utilisateur. Certains sont principalement conçus pour répondre à des questions ou aider à effectuer des tâches. D’autres mettent davantage l’accent sur la conversation et la personnalisation des échanges.

Leur principal intérêt, dans le contexte de la solitude, tient à leur disponibilité. Une conversation peut être commencée sans attendre qu’un proche soit libre. Une personne peut demander une histoire, parler d’un souvenir, discuter d’un film, jouer avec des mots ou simplement poursuivre un échange léger.

On trouve désormais différents services reposant sur ce principe, notamment des IA qui aident les personnes seules et proposent des personnages conversationnels personnalisables. Cette évolution illustre une tendance plus large : l’intelligence artificielle n’est plus seulement présentée comme un outil permettant d’obtenir une information, mais aussi comme une technologie capable de maintenir une interaction dans la durée.

Pour une personne âgée, plusieurs usages peuvent alors être envisagés :

  • échanger à un moment de la journée où personne n’est disponible ;
  • parler de ses loisirs, de musique, de cinéma, de voyages ou de souvenirs ;
  • faire travailler sa mémoire en évoquant certaines périodes de sa vie ;
  • demander des idées d’activités ou de sujets de conversation ;
  • utiliser la conversation numérique comme un complément aux échanges avec l’entourage.

Ces usages restent toutefois très différents d’une relation humaine. L’intelligence artificielle produit une conversation vraisemblable à partir de modèles informatiques. Elle ne ressent ni affection, ni inquiétude, ni attachement, même lorsque ses réponses peuvent donner cette impression.

Un complément possible, mais pas un remplacement du lien humain

L’existence d’un interlocuteur numérique disponible en permanence peut sembler particulièrement intéressante lorsqu’une personne manque de contacts. Mais cette disponibilité peut aussi créer une confusion si l’outil est présenté comme l’équivalent d’une relation humaine.

L’OMS ne réduit d’ailleurs pas la lutte contre l’isolement à une solution unique. Parmi les interventions étudiées figurent les groupes communautaires, l’accompagnement relationnel, les interventions psychologiques, mais aussi certaines solutions numériques. L’organisation souligne également l’intérêt d’améliorer l’accès des personnes âgées aux technologies de l’information et de la communication.

Cette diversité est importante. Une conversation avec une intelligence artificielle peut occuper un moment calme ou stimuler une personne intéressée par le numérique. Elle ne peut cependant pas remplacer une visite familiale, une promenade avec un proche, une activité entre résidents ou l’attention d’un professionnel.

Dans un établissement, l’usage le plus pertinent consiste donc plutôt à considérer l’IA comme un outil supplémentaire dans un environnement riche en interactions humaines.

Préserver les rencontres réelles

Une technologie devient problématique lorsqu’elle contribue involontairement à remplacer des relations existantes. Si un résident apprécie un outil conversationnel, celui-ci peut au contraire devenir un point de départ pour créer de nouveaux échanges.

Une discussion numérique consacrée à une chanson ancienne peut donner envie d’organiser une écoute musicale avec d’autres résidents. Un échange autour d’une ville peut conduire à ressortir des photographies. Une conversation sur une recette peut se prolonger pendant un atelier cuisine.

L’outil numérique sert alors de déclencheur plutôt que de destination finale.

Respecter la liberté de chacun

L’intérêt pour les outils numériques varie considérablement d’une personne à l’autre. Certaines personnes âgées utilisent quotidiennement un smartphone, une tablette ou un ordinateur. D’autres n’en ressentent aucune envie.

Le rôle des proches ou des professionnels n’est donc pas d’imposer une technologie au motif qu’elle pourrait être utile. Une personne doit pouvoir comprendre ce qu’est l’outil, décider de l’utiliser ou non et arrêter à tout moment.

L’accompagnement prend ici davantage la forme d’une découverte que d’une prescription.

Les précautions à prendre avant d’utiliser un compagnon conversationnel

La simplicité apparente d’une conversation peut faire oublier que l’utilisateur interagit avec un service numérique. Or une discussion peut contenir des informations très personnelles : souvenirs familiaux, inquiétudes, problèmes relationnels, données financières ou informations concernant la santé.

Avant d’utiliser ce type de service, il est donc utile de vérifier plusieurs éléments :

  • quelles données sont enregistrées ;
  • pendant combien de temps elles sont conservées ;
  • à quelles fins elles peuvent être utilisées ;
  • s’il est possible de supprimer son historique ou son compte ;
  • si l’utilisateur comprend clairement qu’il échange avec une intelligence artificielle.

Une autre limite concerne la fiabilité des réponses. Une intelligence artificielle peut produire une information inexacte tout en la formulant avec assurance.

Une conversation agréable sur le cinéma ou les souvenirs ne présente pas les mêmes enjeux qu’une question concernant un traitement médical, une démarche administrative ou une décision financière.

Dans ces domaines, les réponses importantes doivent être vérifiées auprès d’une source compétente. Une IA conversationnelle ne remplace ni un médecin, ni un pharmacien, ni un psychologue, ni un travailleur social, ni les professionnels de l’établissement.

En établissement, l’IA peut aussi devenir un support d’animation

L’image d’une personne discutant seule avec une machine n’est qu’un scénario parmi d’autres. En EHPAD, en résidence autonomie ou en résidence services seniors, les outils conversationnels peuvent également être expérimentés collectivement avec l’accompagnement d’un professionnel.

Un animateur peut par exemple utiliser une IA pour proposer des questions autour d’une époque, préparer un quiz ou trouver des thèmes destinés à susciter les souvenirs. Les réponses deviennent ensuite un prétexte à la conversation entre résidents.

Plusieurs activités peuvent être imaginées :

  1. demander à l’IA de proposer des chansons correspondant à une décennie et laisser les résidents raconter leurs souvenirs ;
  2. créer un quiz consacré à une région connue des participants ;
  3. inventer collectivement le début d’une histoire puis demander différentes suites ;
  4. préparer des questions autour des métiers autrefois exercés par les résidents ;
  5. chercher des idées d’activités correspondant aux goûts exprimés par le groupe.

Dans cette configuration, la technologie n’isole pas nécessairement. Elle peut au contraire fournir de nouveaux supports à une activité dont le cœur reste la rencontre entre personnes.

Le numérique peut renforcer le lien lorsqu’il reste à sa juste place

Les technologies numériques font déjà partie des moyens utilisés pour maintenir les relations sociales à distance. L’OMS recense d’ailleurs les interventions numériques parmi les pistes étudiées pour lutter contre l’isolement et la solitude des personnes âgées, tout en soulignant que la recherche doit encore progresser pour mieux déterminer ce qui fonctionne selon les situations.

L’arrivée des intelligences artificielles conversationnelles ajoute une possibilité supplémentaire. Leur disponibilité, leur capacité à adapter la conversation et la variété des sujets qu’elles peuvent aborder expliquent leur intérêt potentiel. Mais leur utilité dépend surtout de la manière dont elles sont intégrées dans la vie quotidienne.

Lorsqu’un outil encourage la curiosité, donne matière à échanger ou occupe ponctuellement un moment de solitude, il peut trouver sa place aux côtés d’autres dispositifs. Lorsqu’il devient le principal interlocuteur d’une personne très isolée, la situation mérite davantage d’attention et peut signaler un besoin de relations humaines insuffisamment satisfait.

Les travaux récents de l’Organisation mondiale de la santé sur le lien social insistent précisément sur la nécessité de renforcer les connexions sociales par des solutions multiples et adaptées aux différents contextes. Il ne s’agit donc pas de choisir entre technologie et présence humaine, mais de réfléchir à la façon dont la première peut soutenir la seconde.

Pour les familles comme pour les établissements, cette approche permet d’aborder l’intelligence artificielle sans fascination excessive ni rejet systématique. Une conversation numérique peut être utile, stimulante ou simplement agréable.

Le lien humain conserve néanmoins une dimension irremplaçable : être présent, partager une expérience, remarquer un changement d’humeur, rire ensemble ou simplement passer du temps côte à côte.

Marc Delcourt